Le temps, Étienne Klein...


LE TEMPS

"Il est certaines activités que l'on accomplit pour « tuer le temps », comme s'il était parfois préférable qu'il soit mort. Cette boutade trahit une vérité profonde : toutes nos réflexions sur le temps sont certainement, sans que nous en ayons conscience, imprégnés par l'idée et donc la crainte de la mort. Nous disons que l'avenir, comme suite d'évènements, est largement imprévisible, quand bien même nous nous efforcerions d'y introduire des programmes, des plans ou des régularités. Ce n'est pas tout à fait exact. Chacun de nous mourra. Loin de pouvoir tuer le temps, c'est lui qui nous dévore, comme le cruel titan Cronos de la mythologie dévorait ses enfants au fur et à mesure que son épouse Rhéa les mettait au monde. Son flux nous conduit tous au cimetière, sans exception. Notre mort est donc un évènement certain, quoique à venir. Chacun sait constamment qu'un moment doit survenir pour lui où il n'aura plus ni présent ni avenir. Un tel moment appartient en propre à chacun de nous, même si nous ignorons cette date. Nous ne pouvons pas le partager, car personne ne mourra à notre place. D'une certaine façon, le temps nous sépare déjà, ici et maintenant. C'est ce que Tolstoï a magnifiquement analysé dans « La Mort d'Ivan Ilitch ». Le personnage principal, Ivan Ilitch, atteint d'un cancer de l'intestin, se voit mourir à petit feu et se trouve progressivement séparé des autres, les parents, les proches, les vivants. Le temps est un imparable principe d'individuation. Face à lui, un autre que moi ne peut pas être moi. C'est pourquoi toutes nos réflexions sur le temps portent aussi, plus ou moins consciemment, sur notre mort. Inversement, à réfléchir sur le temps, nous nous sentons irrémédiablement mortels. L'avenir est nécessairement éprouvé par les êtres finis que nous sommes comme une anticipation de la mort. Ne sommes-nous pas tous des « galériens enchaînés à la mort » , comme disait Kierkegaard le mélancolique ? Plus généralement, le temps est le support implicite de toute pensée de la genèse et de l'origine, de l'histoire et de la destinée. Il est cette pure inquiétude dont toutes les vies humaines sont imprégnées. C'est pourquoi toute évocation du temps est chargée d'angoisses, de spleens, de fantasmes, d'espérances. Il n'y a qu'à examiner notre volonté, obstinée mais utopique, de retrouver le paradis perdu, de faire renaître le phénix, de revenir en arrière ; il n'y a qu'à voir notre fol mais persistant espoir d'inventer la machine à remonter le temps, ou de découvrir le mouvement perpétuel. Tous ces désirs, qui sont peut-être le plus fonciers de notre être, ne sont-ils pas engendrés par le sentiment d'impuissance que nous éprouvons face à l'irréversibilité du temps ? La flèche du temps n'est-elle pas l'image mobile de l'immobile épée de Damoclès ? Il existe des manières efficaces d'échapper à cette angoisse. Nous pouvons par exemple pencher pour la stratégie de l'évitement et de l'esquive, comme nous y invite à sa manière Beaudelaire, quelque part dans ses « Petits Poèmes en prose » : « Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise nos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à notre guise. Mais enivrez-vous. » Les plus sobres d'entre nous essaieront plutôt (ou aussi) de transcender cette angoisse en se fabriquant un bouclier contre la flèche pointue du temps. Ils feront des enfants ou des livres, créeront une œuvre immortelle, laisseront leur nom dans l'histoire, acquerront considération, notoriété et gloire, s'anesthésieront d'occupations multiples, recourront à la chirurgie esthétique, possèderont des choses qui ne s'usent pas (de la pierre ou des pierres). Ainsi croyons-nous oublier, dans l'illusion de durer, de faire face à notre destin de mortel. Mais la mort, en fin de compte, ne se laisse jamais berner. Avec elle, nul biais ne dure et aucun leurre n'aboutit jamais.
L'esprit de clan ou d'équipe fournit une autre vois échappatoire provisoire. Le fait d'appartenir à une communauté, à une Eglise, à une nation donne en effet le sentiment d'être un élément passager d'un grand corps immortel. Le groupe survivant à la mort de chacun de ceux qui le composent, aucun de ses membres ne meurt tout à fait quand il meurt. Les membres sont autant de maillons temporaires pour une chaîne qui n'a pas d'âge. Toute communauté ancienne et stable offre ainsi l'immortalité par délégation, l'éternité à temps partiel en quelque sorte. Les rites, les pratiques, les commémorations, les anniversaires sont autant de tentatives qui vont dans ce sens : elles installent des cycles et des répétitions au sein du temps linéaire et fuyant. Mais de toutes les parades au temps destructeur, l'amour, ou plutôt l'Amour, reste la plus belle, la plus joyeuse et la plus tonique, même si elle n'est peut-être pas moins illusoire que les autres. " Etienne Klein.